Écrit sur un bout de papier, un triste soir de défaite.

« Accepteriez-vous de vous livrer à une petite expérience ? » La phrase avait de quoi surprendre.

Le vieux Coach était là, assis dans un coin du vestiaire parmi ses jeunes joueurs. Tous se tenaient immobiles, comme figés dans une attitude semi religieuse, encore abasourdis par la défaite qu’ils venaient de subir. Certains avaient les yeux baissés, d’autres semblaient absents, les regards paraissaient perdus dans un ailleurs cotonneux, seuls les plus jeunes osaient regarder l’air surpris, ce vieil homme à la chevelure blanche.

Ce match était à leur portée pourtant, et ils venaient bêtement de le perdre. Ou plutôt ils venaient de l’offrir à leurs adversaires du jour au prix d’une prestation somme toute pitoyable, sans avoir vraiment combattu, ne laissant à chacun que des regrets. Leur dépit semblait sincère.

L’homme répéta doucement la question : « Accepteriez-vous, là maintenant, de vous livrer avec moi à une petite expérience ? ». Sa voix était douce, sans agressivité, elle témoignait d’une bonté sans faille, fruit de ses longues années d’expérience sur le bord des terrains. Une vie à observer, une vie à communiquer sa foi et sa vision des valeurs essentielles que véhicule le sport.

Quelques-uns hochèrent la tête, quelques « oui » timides se firent entendre.

Alors, le vieux Coach sortit de la poche de son vieux blouson de cuir un petit flacon et quelques petites cuillères en plastique.

En souriant, presque timidement il dit :

« Voilà, j’aimerai que chacun prenne une petite cuillère et, à tour de rôle, goûte une dose de ce drôle de breuvage que je tiens là. Rassurez-vous, je vais me joindre à vous et commencer à boire le premier, soyez sans crainte, je ne veux pas vous empoisonner. Me faites-vous confiance ? Puis-je avoir la promesse que vous ne reculerez pas ? ».

Pour toute réponse les garçons se saisirent d’une petite cuillère, mi amusés mi inquiets. Lentement le vieil homme dévissa le bouchon du flacon, et se versa une petite dose d’un liquide verdâtre, visqueux, à première vue pas très ragoutant. Dévisageant ses joueurs il porta la cuillère jusqu’à ses lèvres et but d’une traite. Chacun observa sa réaction. Hormis une crispation très nette des mâchoires et un plissement accentué des yeux, rien d’autre ne trahit un quelconque trouble sur son visage, si ce n’est peut-être, une lueur toute particulière dans ses yeux.

C’est alors que Lucas se leva. Son statut de capitaine, son charisme au sein de l’équipe commandait qu’il fût le premier à montrer l’exemple. Le coach emplit la cuillère et c’est d’une traite qu’il avala l’élixir. Immédiatement, son visage s’empourpra puis devint blanc, presque livide, il fît une affreuse moue de dégoût, et sembla vouloir régurgiter le produit. Des larmes se mirent à couler involontairement de ses yeux. « Pouhaaa ! mais c’est quoi ça ?!?! putain ! Arrrgghhhh !!! … mais c’est imbuvable Coach !! ». Il se précipita vers une bouteille d’eau et se rinça la bouche en allant recracher dans les douches.

Les joueurs se regardèrent, on pouvait lire la surprise et aussi l’incrédulité sur leur visages ébahis, inquiets, presque affolés.

« On continue ? »demanda le coach. Les garçons se regardèrent, dubitatifs, qui oserait poursuivre cette drôle d’expérience ?

Alexandre se leva. Lui le rebelle, le fantasque ailier droit de l’équipe, lui le beau gosse aux allures de playboy qui se targuait d’être le plus anticonformiste de tous, n’allait pas se débiner, non ! pas lui. Il prit la petite cuillère que lui tendit le Coach, commença à la porter prudemment sous son nez. « Mais non ! ça sent l’œuf pourri Coach ! », il était blême, « je ne peux pas boire ça ! ».

Tous regardaient Alexandre. Si lui, le bravache, la grande gueule de l’équipe reculait, alors c’est que ça ne devait pas être du petit lait ce truc…

Pourtant, à la surprise générale, prenant son courage à deux mains, Alexandre respira un grand coup, se pinça le nez avec la main droite et d’un coup, avala le breuvage. Comme pour Lucas, la réaction fût immédiate il se mit à cracher, à râler « Raaaahhhh ! mais c’est infecte ! mais merde ! c’est quoi Coach ?!? vous voulez nous empoisonner ? » À son tour il courut se rincer plusieurs fois la bouche pour recracher bruyamment dans les douches. On l’entendait se racler la gorge et cracher encore.

Reprenant alors la parole, le coach proposa : « Qui veut continuer l’expérience ? » La réaction fût unanime, personne ne goûterait cet affreuse potion, c’était une évidence. Ah ! ça non alors !!

Le coach hocha la tête, « dommage que vous ne puissiez tous y goûter pourtant… »

Lucas, en bon capitaine prît la parole : « Où voulez-vous en venir Coach ?, c’est quoi le message derrière cette expérience ?…».

Le vieil homme referma lentement le flacon, le remit dans son blouson et posa un regard bienveillant sur le groupe.

« Avant de te répondre, Lucas, j’aimerais te poser, ainsi qu’à Alexandre, deux ou trois petites questions.

Voyons, Lucas, pourrais-tu me décrire ce que tu as ressenti, précisément en buvant cela ? »

Lucas, surpris par la question, chercha quelques secondes, comment décrire ce qu’il avait ressenti ? « C’était … amer, très amer, c’était… oui comme de la pourriture !.., je ne sais pas comment dire, non mais c’est…imbuvable votre truc là !..on dirait de l’œuf pourri avec du vinaigre, c’était gluant, amer… pouahhh ! »

« Très bien, merci Lucas. Et toi Alexandre qu’en dis-tu ? » Alexandre encore sous le choc eut du mal à articuler. Il finit par lâcher en grimaçant : « c’est comme boire de la merde liquide ! pardon Coach mais …c’est dégueulasse ! c’est du produit pour déboucher les chiottes ça !!.. » tout le groupe s’esclaffa, les uns étaient hilares, d’autres incrédules restaient attentifs à ce qui se déroulait sous leurs yeux ébahis.

Où voulait en venir le vieil homme ?

Ewen pourtant timide d’ordinaire demanda : « c’est quoi ce produit ? s’il vous plaît coach ? »

Le Coach se tourna vers Ewen et ajouta : « Juste une dernière question. Lucas, Alexandre vous êtes les seuls courageux à avoir fait cette expérience, accepteriez-vous de reprendre une autre cuillère de mon breuvage, là maintenant ? ».

Gros éclat de rire dans le vestiaire, tout le monde se regardait, Lucas dit : « Ah ! non alors ! Trop pas ! pas question ! vous m’avez eu une fois ! pas deux ! » « Ouais ! Plutôt crever ! » dit Alexandre  «…jamais plus je ne toucherai à cette merde ! pardon coach ! vous savez que je vous aime bien ! mais ce coup là, c’est juste pas possible…no way !… plus jamais!.. il faut oublier là ! »

Alors, lentement le vieil homme se leva. Le silence se fit. Chacun dévisageait son voisin. Mais où voulait-il en venir à la fin ? Lentement, l’homme s’accroupit au milieu du vestiaire, ressortit le flacon et le montrant à tous dit d’une voix calme, presque douce :

« Vous n’avez pas reconnu ce goût, il vous était étranger n’est-ce pas ? Et le moins qu’on puisse dire c’est que vous ne l’avez pas vraiment apprécié. Lorsque je vous ai proposé d’en reprendre vous avez refusé catégoriquement. C’est une expérience qu’il ne faut pas vivre deux fois, c’est bien cela ? »

Il observa un long silence, tournant sur lui-même, regardant ses joueurs un à un, puis ajouta calmement :

« Mes enfants, le goût que laisse dans la gorge cet affreux breuvage… c’est celui de la défaite. »

Il enchaîna, « Un compétiteur », il répéta le mot en appuyant sur l’adjectif, « un VRAI compétiteur, un combattant, un guerrier n’oublie jamais le goût de la défaite.

Comme marqué au fer rouge, brûlé à jamais, il se souviens.»

Chacun avait la tête baissée. Le message était clair.

Le vieil homme ajouta.

« Quels sont ceux qui ce soir, ont VRAIMENT ressenti la rage au cœur, cette brûlure, ce goût amer, violent, insupportable ? Qui, au moment où je vous parle, ressent cette affreuse brûlure dans la gorge ? »

Personne ne broncha, on entendait dans le vestiaire d’à côté chanter nos adversaires d’un soir. Cette chanson, si joyeuse, plus hurlée que chantée d’ailleurs avait quelque chose d’humiliant. Plus ils chantaient, de l’autre côté du mur, plus le silence se fit pesant sur les jeunes épaules.

Nul ne parlait, personne n’osait lever la tête. Le vieil homme reprit :

« Si la défaite, ne vous laisse pas cet arrière-goût dans la gorge, alors c’est que vous ne connaissez pas encore ce qu’est la VRAIE compétition.

Si vous acceptez sans broncher d’être battu par votre adversaire direct, une fois deux fois sans réagir, c’est que vous ignorez ce que le mot FIERTÉ veut dire ! »

Il reprit son souffle « Si prendre un but sans tout donner pour l’éviter ne vous rend pas fou de rage, alors c’est que le mot ORGUEIL n’est pour vous qu’une vague abstraction !

Si enfin la défaite glisse sur vous comme la pluie sur les plumes d’un canard, alors s’il vous plaît, ne me parlez plus de compétition ».

Le silence était profond, d’une densité presque palpable.

Puis, comme s’il se parlait à lui-même : « Si chaque combat mené sans réelle et féroce volonté de ne pas perdre ne vous habite pas VRAIMENT…» , sa voix se fit plus forte. « Si l’idée même de perdre ne vous est pas », il martela le mot « IN SU PPOR TABLE, alors… vous ne serez jamais que de doux rêveurs, au mieux, ou des tricheurs, au pire ! ».

Il ajouta doucement, comme dans un soupir, « et moi j’aurais perdu le plus beau de mes propres combats, celui qui motive mon action auprès de vous depuis toujours…, celui de vous apprendre non pas à vaincre un adversaire, mais à refuser l’idée de défaite, de toutes les défaites, quelles soient individuelles ou collectives.»

«De grâce ! » il marqua une nouvelle pose, « souvenez-vous de ce goût fétide, insupportable, gardez-le en mémoire à jamais ! Soyez le gardien fidèle de cette expérience intime et douloureuse, non seulement pour vous même mais aussi pour vos co-équipiers, voyez ! ils sont vos frères d’armes, présents et à venir ».

Puis, très lentement, le pas lourd, les épaules basses, il s’avança vers la porte se retourna une dernière fois vers ses joueurs, sembla hésiter encore un peu, puis sortit du vestiaire et referma doucement la porte, derrière lui.

Jean-Pierre Igoulen

Écrit un samedi de défaite, à Concarneau le 28 Janvier 2017

jpi